Le transport routier de marchandises, colonne vertébrale de l’économie européenne, est confronté à son plus grand défi depuis l’invention du moteur à combustion. L’électrification de la flotte lourde de camions et d’autocars est déjà un objectif incontournable pour atteindre la neutralité climatique, mais le plan ambitieux se heurte à un obstacle de taille colossale : le réseau électrique n’est pas prêt à assumer la nouvelle demande. Cela a été mis en lumière lors de la récente rencontre organisée par l’IRU à Bruxelles, où le diagnostic a été sans appel : sans un réseau robuste et moderne, la décarbonation du transport routier commercial ne sera pas viable.
Le problème n’est pas mineur. Alors que l’Union européenne avance résolument dans la réglementation des émissions de CO₂ pour les véhicules lourds et fixe des objectifs climatiques de plus en plus stricts, le développement des infrastructures électriques progresse à un rythme bien différent. L’électrification de la flotte lourde exige des points de recharge à haute puissance sur les corridors stratégiques et une planification énergétique à long terme qui, pour l’heure, brille par son absence. L’IRU a été claire : des objectifs concrets et mesurables pour le renforcement du réseau, alignés sur les objectifs de décarbonation, sont nécessaires de toute urgence.
Les chiffres avancés par les différents acteurs du secteur sont vertigineux. L’Association européenne des constructeurs automobiles (ACEA) estime que l’Europe doit investir 280 milliards d’euros dans les infrastructures de recharge pour véhicules électriques. Pour donner une idée, cela implique d’installer 14 000 points de recharge publics par semaine d’ici 2030, contre à peine 2 000 actuellement. Rien que pour les camions, 279 000 points de recharge seront nécessaires, dont la grande majorité dans les centres de flottes, mais aussi 36 000 points publics rapides le long des autoroutes. Et ce n’est que le coût des points de recharge, sans compter le renforcement des réseaux de distribution et de transport d’électricité eux-mêmes.
L’Espagne n’est pas étrangère à cette réalité. Selon le Baromètre de l’électromobilité d’ANFAC, le pays a bouclé l’année 2025 avec 53 072 points de recharge en accès public, soit 37 % de plus que l’année précédente. Cependant, cette lecture positive est ternie par une donnée préoccupante : un point de recharge installé sur quatre n’est pas opérationnel, que ce soit en raison de pannes ou de l’impossibilité de se connecter au réseau électrique. L’Espagne cumule 16 340 points de recharge hors service, soit 43 % de plus qu’en 2024. L’indicateur global espagnol d’électromobilité atteint 22,9 points sur 100, encore très loin de la moyenne européenne (35,5). Un symptôme clair qu’il ne suffit pas d’installer des infrastructures : il faut garantir qu’elles fonctionnent.
Les opérateurs de transport ont besoin de certitudes, pas de promesses. L’absence de garanties sur la disponibilité de la capacité électrique sur les principaux itinéraires et nœuds logistiques freine les investissements dans les véhicules zéro émission et génère une incertitude quant aux coûts énergétiques à moyen terme. C’est pourquoi le message de l’IRU est particulièrement pertinent : les politiques de transport et d’énergie doivent être conçues de manière coordonnée et non en silos. La réglementation sur les émissions, les normes sur les infrastructures de carburants alternatifs et la planification du réseau électrique doivent avancer à l’unisson pour éviter les goulets d’étranglement qui pourraient faire dérailler la transition. Le défi est immense, mais l’opportunité l’est tout autant. La transition énergétique du transport routier n’est pas une option, c’est une nécessité. Et pour qu’elle soit efficace, les décisions concernant le réseau électrique doivent être prises en gardant à l’esprit la réalité opérationnelle du secteur : les schémas d’itinéraires, les temps de repos et l’emplacement des centres logistiques. La Commission européenne et les États membres ont la parole et, surtout, la responsabilité d’établir un cadre réglementaire stable et prévisible qui mobilise les investissements privés nécessaires. Le transport routier assure le déplacement de la grande majorité des marchandises en Europe. Si son électrification échoue par manque de prévoyance sur le réseau électrique, le coût ne sera pas seulement économique, mais aussi environnemental et social. Et c’est un prix que l’UE ne peut pas se permettre de payer
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